Dans un contexte difficile, le festival de Perpignan dévolu aux reporters continue de montrer les fleurons du genre.
Visa pour l’image, 21e festival international du photojournalisme, à Perpignan (66). septembre 2009.
Sale temps pour le photojournalisme. En 2008, c’est Françoise Demulder, figure chérie de la profession, qui, après un long combat contre la maladie, tirait sa révérence en plein milieu du festival Visa pour l’image – qui, pour le coup, lui consacre un hommage dans le cadre de son actuelle édition. Cette année, autre coup dur, rappelant de manière encore plus frontale l’âpre réalité du métier : mercredi dernier, Christian Poveda a été assassiné près de San Salvador (Libération du 4 septembre), probablement victime des maras , ces gangs radicaux qu’il exposait douze mois auparavant à Perpignan. Triste boucle qui n’empêche pas le photojournalisme, à l’économie morose – sur fond si hautement symbolique de démantèlement de l’agence Gamma -, de garder la tête haute à Visa, où continuent cependant de converger en masse professionnels et amateurs. Débuté le 31 août sur un tempo corpo (colloques, salon, soirées), Visa se poursuit jusqu’à dimanche, à travers vingt-cinq expositions, toujours gratuites, ce qui fait une sacrée différence avec Arles, l’autre fief estival de la photo. Parmi les plus significatives – où figurent aussi celles de Massimo Berruti, Ulla Lohmann, Pascal Maitre, Jérôme Sessini ou Sarah Caron -, en voici quatre détaillées.
Eugene Richards «War is Personal» (couvent des Minimes)
Ancien de Magnum, dépêché par Getty Images, l’Américain Eugene Richards, 65 ans, est une des «stars» de Perpignan. Réputé pour ses sujets douloureux – des dégâts de la drogue aux Etats-Unis, à la lutte de sa femme atteinte d’un cancer du sein -, il aborde cette fois le traumatisme lié à la guerre en Irak à travers une série de témoignages individuels d’une intensité indubitable. Aux quatre coins du pays, Richards a rencontré ceux qui sont rentrés sans en être pour autant vraiment revenus. Qu’il s’agisse de séquelles psychologiques ou physiques, beaucoup de ses sujets, cadrés de près, ont les paupières baissées. Une femme militaire, simplement car elle est morte ; d’autres, car ils n’ont plus la force ou la possibilité d’assumer leur condition, de Jose Pequeno, ancien sergent qu’une grenade a amputé de 40 % du cerveau, à Tomas Young, dont la cicatrice verticale dans le dos trahit une paralysie irréversible. La quarantaine d’images en noir et blanc sélectionnées est scandée par une série de textes non moins glaçants, qui contextualisent le désarroi. Carlos Arredondo explique : «Lorsque je me suis approché pour la première fois du cercueil où se trouvait mon fils, j’ai eu peur de ne pas le reconnaître. On ne nous avait pas dit comment il était mort. On ne nous avait pas dit qu’il avait un trou derrière la tête. Mais c’était bien lui… Je me suis alors penché pour l’embrasser, pour toucher sa tête, ses mains, ses doigts, ses épaules, ses jambes, pour m’assurer qu’il les avait encore…» Plus loin, tel autre semble tomber des nues en déplorant que la mort, en l’occurrence, se limite à «un visage de plus qui passera aux infos. Une statistique. Pas comme Heath Ledger qui se tue à la cocaïne dans son putain de loft à Manhattan». Ce constat offusqué est signé d’un certain Keels, ami d’une des victimes.
Stanley Greene «The Western Front» (caserne Gallieni)
Ceux qui ont la vue courte reprochent parfois à Perpignan sa litanie d’horreurs, égrenant conflits, famines et épidémies. A cet égard, Stanley Greene en connaît un rayon, du Soudan à la Tchétchénie. Toutefois, l’Américain expose ici un aspect bien moins connu et grave de son travail : des photos de jeunesse qui, en noir et blanc, consignent la scène musicale et arty de San Francisco, défilant au Mabuhay ou au On Broadway au tournant des années 70-80. Certains noms sont passés à la postérité (Dead Kennedys, Residents, D.O.A.), d’autres pas (Sweet Tommy, Black Dolls). Punk «bubblegum» ou «gothique», les images – que Greene a cru perdues pendant vingt ans – sentent la sueur, la bibine, le foutre et la pisse. Vivifiant.
Brenda Ann Kenneally «Upstate Girls» (couvent des Minimes)
Prix Canon de la femme photojournaliste, l’Américaine Brenda Ann Kenneally est une presque quinquagénaire volubile et copieusement tatouée qui agit à sa guise. De retour dans la région de son enfance, à Troy, dans l’Etat de New York, elle a suivi l’infraquotidien d’une partie de la population de cette ville jadis prospère ayant subi de plein fouet le déclin industriel dans les années 70. Une nouvelle donne qui a généré une débâcle économique, mais aussi idéologique et sociale, où survivent des familles en kit. Mère seule travaillant à l’extérieur et élevant une portée de marmots gorgés de soda et de télé ; oncle, grand-mère, cousin ou sœur formant un tissu clanique inextricable ; capharnaüm domestique saturé de linge éparpillé, de paquets de céréales éventrés et de jouets dispersés, pathologies afférentes (malnutrition, schizophrénie, psychose…), le panorama inspire un mélange de tendresse et de compassion. Brenda Ann Kenneally s’y intéresse depuis maintenant cinq ans. «Au départ, dit-elle, ils ne comprenaient pas bien le sens de ma démarche. Comment expliquer à une femme qui torche son gosse en préparant à manger pour les autres, que moi aussi je suis en train de travailler en prenant des photos ? Ces gens vivent dans des zones culturellement très fermées, pour eux, l’image se limite à la télé version MTV. Depuis, ils ont pris l’habitude de me voir faire des allers-retours. Dès le début, j’ai privilégié une façon d’agir intuitive, saisissant des représentations visuelles sur le coup, en me disant qu’elles ne se reproduiraient peut-être pas.» Brenda Ann Kenneally a touché pour la première fois de l’argent grâce à la photo en 2000. Depuis, fonctionnant en indépendante, elle compose au gré des commandes, des bourses et des chambres louées dans son domicile. «Ça n’est pas simple, précise-t-elle. Chacun de mes projets nécessite au moins deux ans d’investissement et j’estime à 50 000 dollars [35 000 euros] la somme nécessaire pour tenir correctement une année, quand on vit à New York avec un enfant à élever. Un instituteur gagne plus. Mais je ne me plains pas.»
Miquel Dewever-Plana «l’Autre Guerre» (couvent Sainte-Claire)
Miquel Dewever-Plana travaille depuis une quinzaine d’années au Guatemala. De fil en aiguille, il a resserré son attention sur les maras, en cherchant à montrer que ces très jeunes bandes sont formées d’ «assassins qui, souvent d’origine maya, ont d’abord été eux-mêmes victimes d’une accumulation de violences» et qui, par-delà la barbarie (racket, viol, trafics en tout genre, exécutions sommaires) sont aussi «porteurs d’un immense désespoir». Pauvreté, manque d’éducation, maltraitance, corruption irriguent donc les images d’un quotidien fulgurant et nihiliste qui aboutit en général à la morgue ou à la prison – un cliché montre un gardien qui fourgue une boulette de crack à un détenu.
Soucieux d’illustrer les problèmes sociaux d’un pays en capilotade, Miquel Dewever-Plana estime qu’ «une photo n’a de valeur que si le chemin parcouru pour l’obtenir a été humainement intéressant». Malgré un constat «assez desespéré» , il travaille avec l’Etat guatémaltèque en préparant un livre et un cahier éducatif qui viseraient à «démystifier les maras auprès des jeunes». En deux ans, il a déjà effectué cinq séjours d’une durée d’environ trois mois et compte faire encore un ou deux déplacements au cœur du pandémonium, le prochain étant prévu fin octobre. «Je suis conscient de travailler sur un sujet très sensible et cela passe par l’instauration d’une relation de confiance qui prend énormément de temps», ajoute le photographe, rencontré à Perpignan la veille de l’assassinat de son confrère Christian Poveda, qui œuvrait sur le même thème au Salvador.
Libération du 7 sptembre 2009.